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L'économie du X aujourd'hui.

Depuis l'ouverture de ce site, je n'avais pas encore fait mon laïus sur l'économie du X aujourd'hui. Un gentil monsieur C., qui cherchait à se procurer "24 heures d'amour" et à qui j'ai répondu que ce film n'avait jamais été commercialisé en DVD bien que ce soit, à mon avis, l'un de mes plus réussis, because le marché du DVD aujourd'hui, c'est peanuts, m'écrit ce mail et me donne l'occasion de vous pondre mon p'tit exposé classique.

"Bonjour,
Je suis la personne qui vous questionnait hier à propos de "24 heures d'amour".
Excusez-moi ma naïveté, et ne me répondez pas si je vous importune, je me doute que vous avez mieux à faire que de satisfaire la curiosité d'un inconnu, mais je me posais quelques questions à propos de ce que vous me disiez hier.
Vous me précisiez que les DVD se vendent très peu. Or je me souviens que dans une lettre ouverte à Catherine Trautmann, il y a quelques années, vous expliquiez que la production d'un film coûte environ 500 000 F, mettons 100 000 euros aujourd'hui. Si les DVD sont peu ou pas diffusés, est-ce que la seule vente d'un film aux chaînes qui le diffusent, j'imagine assez rares dans le monde du X, suffit à amortir l'investissement ? Et dans ce cas, le film n'aurait été tourné qu'à l'usage unique ou presque d'une diffusion télévisée ?
J'imagine volontiers que ma question doit vous exaspérer par sa naïveté, mais quand je vois le travail que peut représenter la conception, le tournage, le montage, etc... d'un film, même pornographique, j'ai du mal à imaginer qu'un film puisse avoir été fait à destination unique de la télévision, en tous cas pour ceux à l'histoire et à la mise en scène construites, vu le soin évident que vous y consacrez -on a presque plus de plaisir à regarder les "making-of" que les films eux-mêmes !
Si je vous fais part de cette réaction, ce n'est pas que je sois banquier ou mécène, c'est simplement parce que je trouve dommage que la production de qualité que vous faites, ce qui me semble assez rare pour le peu que je connaisse du monde du X, ne puisse pas connaître une diffusion ouverte, sur un support facilement diffusé comme le DVD, qui ouvre à la production un espoir, sinon une garantie, de rentabilité, et donc de pérennité. En clair, je voudrais bien que vous continuiez à faire des films, et à les vendre sur DVD ! Comme quoi c'était une remarque très intéressée...
Excusez-moi encore le dérangement, et bon courage !
Très cordialement,
C."

Cher C. Si vous vous intéressez un peu au X, comparez simplement les productions des années 1980/1990/2000 à celles d'aujourd'hui.
Que constatez-vous ?
Que les films ont quasiment tous perdu leurs scénarii, leur lumière, leurs costumes, leurs décors, leurs intentions, que plus aucun soin n'est apporté aux personnages et/ou aux situations et que, à de rares exceptions près, on ne trouve plus à se mettre dans le lecteur DVD ou à la télé que des gonzos plus ou moins chics, c'est à dire des successions de scènes de baise qui ne se cachent même plus de n'avoir comme seule fonction que la branlette de leur spectateur, à l'exclusion de toute autre ambition.

"Mais pourquoi cet appauvrissement du genre ?" vous demandez-vous à juste titre. (Et je vous remercie de vous le demander à voix haute parce que, comme ça, je peux continuer mon exposé. Hi hi.)

Dans mon bouquin "Porno Blues" (et les trois personnes qui l'ont acheté et lu et que je remercie ici le savent) j'écrivais, il y a près de dix ans, que le X était moribond, que la télé exploitait honteusement le genre, que la loi de finance et tous les verrous du CNC l'empêchent de devenir du cinéma, que le marché du DVD était de plus en plus envahi de productions bas de gamme et que, d'ici peu, le genre serait réduit à sa plus pauvre expression de sous-prolétariat du trou de balle audiovisuel. On y est.

Les prix à la télé aujourd'hui.

-          Canal Plus = 27.500 ? pour un an en multi-diffusion (ils diffusent un film X trois ou quatre fois, plus les diffs sur C+ vert/jaune/rouge/violet/marron, que sais-je encore) Mais cette diffusion hertzienne est sans cesse menacée et remise en question.
- Les chaînes câble et satellite = entre 1.500 ? et 4.500 ? selon la chaîne, pour, là aussi, en général, un an en multi-diffusion.

Les prix au DVD ? Il n'y a pas encore si longtemps, on pouvait espérer vendre aux grossistes et réseaux de revendeurs les DVD entre 10 et 20 euros pièce et jusqu'à 40 euros en vente directe. C'est archi-fini aujourd'hui. Un, deux euros pièce ou bien, pire encore, moins d'un euro l'unité sont des tarifs « normaux ». Regardez les magazines. Ils offrent un, voire deux films en DVD gratuits pour vendre leur papier. L'an dernier, j'ai vendu les droits de distribution à un grossiste, pour la collection de DVD »gonzo » tirée de ma production internet. 3.500 euros le titre pour trois ans de droits France.

Les coûts de production, maintenant. Eh bien, mauvaise nouvelle, ils n'ont pas baissé d'un poil. Ils auraient même, inflation et passage à l'euro obligent, plutôt salement augmenté. Je ne vous fais pas le détail (je l'ai souvent fait dans mes précédents blogs), mais, si vous avez quelques ambitions de scénario, quelques envies de décors, un casting d'une douzaine de personnes et cinq jours de tournage (production moyenne) et que vous ne payez pas les gens au black, vous aurez bien du mal à dépenser moins de 50.000 euros. C'est ce que j'ai dépensé pour Inkorrekt(e)s (sans me payer, ni comme auteur, ni comme caméraman, ni comme réalisateur, ni comme monteur). C'est aussi à peu près le prix d'un film comme « Une nuit au bordel » que j'ai fait il y a quelques années pour VMD Marc Dorcel.

Voilà, voilà. On paie tout comme des boîtes de production normales (Urssaf, congés spectacle et tout le tintouin) mais on paie la TVA plein pot (pas de minoration pour le porno) et le CNC ne nous donne accès à aucune facilité. Compte de soutien, fond de soutien, aide au scénario ? Vous plaisantez ? C'est du porno, allez vous faire foutre. Ah ouais ? Mais alors pourquoi vous considérez les érotiques de M6 comme de l'exception culturelle française qui a accès aux aides et pas French Beauty ? Pöur dix centimètres de muqueuse en trop, môssieur. Cachez cette chatte que nous ne saurions voir.

Faire du cinoche avec le sexe, alors ? Ménon, impossible aussi depuis que monsieur Baudis à fait passer par le CSA les films classés « moins de dix-huit ans » en catégorie 5 (diffusion après minuit et double cryptage), plus aucun film sexuellement explicite ne recevra un sou de la télé et les producteurs jettent le gant.

La boucle est bouclée. Oui, je tourne un film en septembre. Oui, il va coûter pas loin de 50.000 euros. N'étant pas moi-même distributeur, si je parviens juste à le rembourser, en deux ans, ce sera déjà pas mal. Alors pourquoi je le fais, me direz-vous ? Un : pour ne pas sombrer dans l'oubli. Deux : pour le plaisir.

Le plaisir, bordel !

Vous avez d'autres questions ?

PS : j'ai peut-être dit des conneries, des demi-vérités ou des approximations dans ce blabla. Si vous êtes compétent, je serai ravi de lire vos rectifications ou corrections.

Vos commentaires

Canal et l'argent du X
Très intéressant post, mais personnellement, je pense que le problème est avant tout causé par Canal+, qui paie des sommes ridicules pour des programmes qui leur ont historiquement rapporté énormément d'abonnés (peut-être autant que le foot ...). Si Canal payait 300k euros par film au lieu de 30k, par exemple, cela changerait tout.

Pour les ventes de DVDs, il ne faut pas trop s'étonner vu qu'il n'y a aucune promo de faite autour des sorties dans les médias. Dans ce contexte, à moins de lire Hot Vidéo (ou équivalent), impossible d'être au courant que tel film de qualité sort (au milieu de 2000 gonzos tout pourris).

Il y aura peut-être de nouvelles portes d'accès à la TV qui se créeront prochainement avec l'ADSL (par exemple, chez mon fournisseur: http://www.freenews.fr/nat/5018-television-tv-pro-exploitation-professionnelle-de-tvperso.html).

Dans l'immédiat, je te souhaite un bon tournage, en espérant un résultat du calibre de XYZ.
2 Août 2007, 09h59, Yoyo06

Moi, moi !
Moi j'ai une question !
Euh... C'est ptêt con mais : qu'est-ce qu'on peut faire ?!
Une pétition ? une manif (je vois trop : "projection de 24 Heures d'Amour devant le Ministère de la Culture , venez nombreux")?
Téléphoner au répondeur de Daniel Mermet ?
Distribution gratuite dans la rue ?
...
Un blog peut-être ?

Parce qu'il faut réagir, merde ! Faut dire aux gens que vous existez ! Aller chercher ceux qui ne viennent pas à vous ! Et puis... je sais pas moi, c'était une question, voilà.
25 Juillet 2007, 15h50, Durango

Nostalgie...
Merci à C. d'avoir relancé ce débat toujours aussi intéressant.

Tu décris très bien la situation morbide de l'industrie du sexe aujourd'hui. Entre l'abondance du gonzo débile et les grosses productions de luxe archi formatées et sans l'once d'un ersatz d'imagination (genre Private pour ne pas les citer), plus grand chose d'émoustillant, c'est de plus en plus clair.

Tu évoques les films d'avant de 1980 a 2000, je pousserais plus loin en allant chercher ds les années 70 (et début 80). L'âge d'or du porno, que je n'ai pas connu directement, je suis trop jeune, mais dont les productions sont celles qui me plaisent le plus aujourd'hui (heureusement qu'on les réédite d'ailleurs).

Pourquoi? Qu'est ce qu'on a donc perdu en chemin, pour toutes les raisons que tu as présentées? La fraicheur. Le plaisir au naturel, bordel.
C'est au fond ce qu'on retrouve chez toi qui te rend si différent des autres cinéastes du sexe aujourd'hui. On ressent dans tes films ce côté bon enfant, ce plaisir à la bonne franquette qu'il y avait jadis, on y retrouve ces acteurs qui s'éclatent, tout simplement, sans chercher la prouesse ni la thune ni la gloire, mais veulent juste avoir du plaisir et le partager.

Le tout, enrobé de quelques réflexions moins legères qu'il n'y parait, et exaltant au fond la beauté. Ce genre d'ode à la femme, cet anti machisme qu'on avait aussi dans des films tels que "la femme objet" (au titre délicieusement trompeur, lorsqu'on prend la peine de voir la fin du film.

Bref, que dire sinon combien tout cela est désolant, car si les productions merdiques dominent, c'est quand même à cause de tous ceux qui les achètent... l'homme tombe bien bas.

Heureusement qu'il reste des gens comme toi, au plaisir spontané et qui font des films juste pour leur plaisir et le nôtre.

Ah une chtite question: si ton film passe sur C+ mais sort aussi en dvd, on aura donc encore cette situation absurde où les passages rigolos genre ondinisme seront censurés et réservés au dvd?
On vit vraiment dans un monde délirant.

PS: et Magali, elle a une rechute de grippe?!??
24 Juillet 2007, 16h43, Thibaut